Une femme explore son temps
Chapitre un : Douche froide
1992 – Paris, France

« Tu sais, maman, tu n’es pas un exemple pour les femmes ! »
Bien installées dans le « Train Bleu », le restaurant somptueux de la gare de Lyon à Paris, Giselle évite de justesse de renverser son café.
« Pourquoi dis-tu cela ? » articule-t-elle.
« Regarde ta vie : tu as des rêves, mais tu ne t’en occupes pas. Tu consacres ton temps à aider les autres et tu laisses tes rêves de côté… plus tard… dis-tu. Plus tard, c’est peut-être jamais ! »
« Ah bon ? » Giselle sent qu’il y a autre chose.
« En plus, je reçois le message que je dois, moi aussi, sacrifier ma vie pour les autres. Je n’en ai pas envie, mais alors pas du tout. Je t’en prie, pour toi, pour moi, fais ce dont tu as envie. Donne l’exemple d’une femme libre de ses choix. »
Giselle, stupéfaite par le ton de sa fille, tente de se justifier : « Tu as raison pour les grands rêves, mais j’en ai réalisé plein de petits. Grâce à toi et à ton frère, j’ai beaucoup appris. J’ai partagé vos rêves et ils m’ont fait grandir. Puis, j’ai entrepris des études d’ingénieure à trente-six ans. J’ai travaillé dans un monde professionnel masculin et exigeant. Actuellement, je dois avouer que j’ai du mal à voir au-delà de l’horizon. »
« C’est vrai, tu as pris les choses en main, déployé une grande énergie pour Ivan et moi, comme pour toutes les personnes qui venaient à toi, d’ailleurs. Maintenant, tu dois employer tes talents pour ton projet. Vas-y Maman, crée ton entreprise, crée ta marque ! »
« Et la famille, si ça ne marche pas ? »
« Tu nous as élevés pour que nous soyons responsables et entreprenants. Nous le sommes : ton contrat est rempli, passe au suivant. Rappelle-toi, tu le dis souvent : l’essentiel est de mettre toutes les chances de son côté et de tout oser. Si ça marche, tant mieux, si ça échoue, j’aurai au moins essayé. »
Belle comme un ange, les cheveux blonds sur les épaules, Rachel, danseuse à l’Opéra de Paris, fixe sa mère d’un air résolu. Cette dernière se contente de lui répondre: « Il est temps de se quitter, Rachel, mon train part dans dix minutes.»
Elles se lèvent rapidement, Rachel accompagne sa mère sur le quai, la prend dans ses bras et lui murmure à l’oreille : « Je t’aime maman, je t’aime très fort, bon voyage et à bientôt. »
Giselle répond tendrement : « Danse bien ma petite fleur. » Elle monte dans le train qui la ramène à Bienne, ville de plus de 50’000 habitants, une cité de l’industrie horlogère suisse.
D’habitude, Giselle apprécie ce voyage. Le train à grande vitesse traverse, en silence et en douceur, la belle campagne française. Elle profite de ce moment pour se remémorer le temps passé avec sa fille, les moments de complicité. Puis, elle sort ses papiers, son ordinateur et se met au travail. Mais ce jour-là, les pensées l’accaparent et tournent en boucle : « Que faire du reste de ma vie, si mes enfants n’ont plus besoin de moi ? Je leur ai donné les moyens d’explorer leurs talents et de réaliser leurs rêves. » Repense-t-elle. « Je me suis toujours engagée pour les femmes. Pourquoi Rachel dit que je ne suis pas un modèle ? Elle n’a aucune idée du travail qu’il m’a fallu pour en arriver là. »
« Donne-moi l’exemple d’une femme libre de ses choix » avait dit Rachel.
Le lendemain matin, du balcon de sa maison sur la colline, rêveuse, son café à la main, Giselle contemple la mer de brouillard qui s’étend du Plateau jusqu’aux Alpes. Le ciel intensément bleu, les sommets blancs qui pointent au-dessus du brouillard et un silence immuable lui donnent un fort sentiment d’éternité. Après le tumulte de Paris, le calme de sa maison la réconforte.
Soudain, un frisson lui traverse le corps et lui serre le cœur. Rachel ! Sa fille qui lui a toujours manifesté un amour inconditionnel lui fait des reproches. Depuis sa naissance, elles ont cheminé main dans la main, cœur contre cœur, surmonté tous les obstacles. Rachel, engagée dans le corps de ballet de l’Opéra de Paris, est promise à une belle carrière.
« Et moi ? » pense-t-elle. « J’avais tous les talents, mais j’étais une fille. » Elle prend un deuxième café et plonge dans ses souvenirs.